Critique Invité : Room 237, de Rodney Acher

Ce documentaire est une analyse plus ou moins scientifique du Shining* de Stanley Kubrick. Il est tantôt intriguant de vérité, tantôt risible de fantaisie. A d’autres moments il est effrayant de folie, tant certains des neuf intervenants en voix off commentant des images d’archives et extraits du film peuvent s’avérer passionnés jusqu’à l’incohérence. Ces images sont passées au ralenti, zoomées sur des éléments considérés comme clés, remises en perspective avec certaines déclarations du réalisateur…

Peu importe la teneur de ces propos finalement, puisque le vrai contenu de ce film sur une création cinématographique majeure affirme que les oeuvres de Kubrick sont si riches qu’elles permettent d’entraîner moults visionnages et analyses tant sur leur fond que sur leur forme.

Je peux comprendre cet engouement grâce à l’exposition qui avait été consacrée à Stanley Kubrick à la Cinémathèque de Paris en 2011. Elle permettait de capter la profondeur du personnage. Joueur d’échecs invétéré, surdoué de naissance, fin homme d’affaires, il se plongeait pendant des années dans les livres et les archives officielles pour alimenter ses scenarii. Puis il se lançait dans un tournage pour concrétiser un métrage. La forme lui importait également avec le développement de prototypes** de prises de vue pour réaliser tous ses souhaits. L’ensemble des aspects visibles et invisibles d’un film à venir lui tenait à coeur.

Les bibliothèques entières d’ouvrages qu’il dévorait dans son manoir anglais pour les synthétiser dans des classeurs et tiroirs d’archives restent impressionnants, en particulier pour ses films avortés : un biopic de Napoléon ayant généré une armoire complète de tiroirs recueillant jour après jour, heure après heure, son agenda et une autre encore contenant les fiches biographiques de victimes de la Shoah pour un film qui aurait pu être La Liste de Schindler, réalisé finalement par Steven Spielberg, tout comme Intelligence Artificielle dont le projet provenait du Maitre.

Pour en revenir à ces neuf analyses de Shining, on y trouve une théorie crédible sur un hommage au génocide indien et plus généralement à tous ces massacres de masse que l’humanité répète. Une autre voit Shining sous l’angle de l’Holocauste. Une autre encore explique que tel 2001 l’odyssée de l’espace, il serait un hommage au film prétendument réalisé par Kubrick à propos du premier homme sur la lune.

Ces analyses se font toujours à force de numérologie, de symbolisme, de géométries de plans et de fondus-enchaînés, d’incohérences de plans successifs imputables ou non aux scripts. Et, pour finir en beauté, avec un visionnage par les plus barrés des geeks finis du film, du métrage à l’endroit en partant du générique de début et à l’envers en partant de celui de fin tout en les superposant. Le tout en trouvant des sens artistiques à certaines images calquées l’une sur l’autre. Elles vont du convaincant au purement fantaisiste.

Le plus surprenant, et ce qui peut le mieux expliquer le malaise que provoque le visionnage de Shining au niveau de l’inconscient profond, demeure l’incohérence géographique de l’hôtel dont l’architecture aberrante et fluctuante relève effectivement du domaine de l’onirisme pour ne pas dire du cauchemar.

Bref un film sur un film, et surtout sur un réalisateur qui peut rendre fou tant son œuvre est profonde et tant elle touche l’âme humaine dans ses tréfonds. L’imaginaire se poursuit après Room 237 car on ne voit jamais les neuf protagonistes auteurs des analyses. Pourtant, on brûle d’envie de découvrir les bobines, afin de vérifier à quel point ils sont normalement constitués ou a contrario affectés d’un syndrome nicholsonien…

A l’attention des néophytes. Pourquoi ce titre Room 237 ? Parce que c’est le numéro de la chambre de l’hôtel interdite à Danny (le jeune protagoniste du récit, notre photo), par laquelle le début de la fin commence.

Pour sombrer dans la folie avec Lost in Universes : www.room237movie.com

Gilles

* Shining est une adaptation du roman éponyme de Stephen King. Une suite intitulé Dr Sleep devrait sortir en septembre 2013.

** Sur Shining, Stanley Kubrick a été l’un des premiers à utiliser le steadicam, un système de stabilisation des prises de vue permettant de réaliser des travellings particulièrement fluides qui donnent tout son cachet au long métrage.

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