Critique : Le Grand Jeu, de Aaron Sorkin

Les premiers pas d’un scénariste chevronné à la mise en scène sont toujours un moment délicat. Aaron Sorkin (The Social Network, Steve Jobs), virtuose du rythme millimétré et des mots qui claquent, peut-il être aussi habile avec une caméra qu’il ne l’est avec la narration ? La réponse est complexe mais vous pouvez d’ors et déjà être rassuré : Le Grand Jeu est un vrai film d’Aaron Sorkin. Audacieux. Détaillé. Et percutant.

Travailler son entrée en matière. L’ouverture du bal de Molly’s Game (Le Grand Jeu en v.o.) est un monument du genre. Sorkin a opté pour la métaphore sportive : en cinq minutes il présente son héroïne et nous prépare aux enjeux à venir. Le tout est réuni dans une séquence incroyable possédant un vrai sens de la chute. Dans ce moment suspendu, on sent que Sorkin est le maître du jeu et que les deux heures vingt qui nous attendent risquent bien de nous coller à notre siège. Dans les faits, le film trouvera assez rapidement son rythme de croisière comme un coureur de fond concentré dans sa course folle.

Timing. Le rythme acéré, comme une partition musicale, est de toute façon une caractéristique du cinéma de Sorkin. D’ailleurs jamais le spectateur n’a le temps de s’ennuyer devant les aventures trépidantes de Molly (splendide Jessica Chastain). Les rebondissements sont précis et millimétrés mais sans jamais venir rompre la cadance. Moins théâtral que Steve Jobs ou Le Stratège, le film emprunte pourtant la même dialectique jargonneuse (ici autour du poker) pour initier les néophytes à ce jeu de dupes. Dommage que la mise en scène reste un peu trop fonctionnelle. Sorkin n’est ni Fincher, ni Boyle, il manque sans doute un peu de pratique pour donner une dimension supplémentaire à ses images. Mais rassurez-vous, la partie que nous suivons n’en est pourtant pas moins fascinante.

Héroïne de fiction. Molly Bloom existe. Et l’histoire qu’on nous raconte à l’écran est véridique. Cependant, on se doute que Sorkin a fait de Molly un personnage ancré dans le réel et pourtant Bigger than life. Au fil du récit, on se rend compte qu’il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’une ex-championne de ski reconvertie en organisatrice de parties de poker ultra select. Non Sorkin, nous raconte comment une femme tente de survivre dans un monde d’hommes. Ces derniers n’auront de cesse de vouloir soit lui ravir son cœur (à défaut d’autres choses) soit de l’utiliser. Faillible mais restant d’une moralité opiniâtre jusqu’au bout, Molly est l’incarnation de la grande héroïne de fiction moderne. On en sort avec la conviction que l’obstination pourrait bien permettre de changer le monde… On essaie ?

Marianne

Le film en bref : Un premier essai réussi pour le scénariste prodige Aaron Sorkin qui passe enfin à la mise en scène. Même dialectique d’initié, même rythmique millimétrée, mêmes personnages charismatiques… La mise en scène manque peut être encore d’ampleur mais ce Grand jeu porté par une Jessica Chastain omniprésente a largement de quoi ravir votre cœur de cinéphile.

Photo : © SND

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