Critique : L’Ecume des jours, de Michel Gondry

Quand on y pense, cela sonne comme une évidence. L’univers de Michel Gondry et celui de Boris Vian étaient faits pour se rencontrer. Plus solaire et optimiste que l’écrivain chanteur, Michel Gondry partage avec lui une vision unique du monde qui nous entoure. Et il était le seul réalisateur français (à part peut-être Jean-Pierre Jeunet ? ) à pouvoir donner vie aux inventions surréalistes de l’Ecume des Jours.

Du Piano’cktail au nuage suspendu en passant par la limousine transparente, l’arrache-cœur ou la fameuse danse du Biglemoi, tous les fantasmes de l’écrivain virtuose sont reconstitués à l’écran. Magie de l’animation ou talent d’accessoiristes imaginatifs, tout sonne juste. Décalé et charmant, Michel Gondry parvient à ne jamais  tomber dans un mauvais kitch ou un futurisme de pacotille qui aurait dénaturé l’œuvre de Vian. Il réussit la parfaite synthèse entre la vision d’après-guerre de l’auteur et notre monde contemporain.

Au-delà de cette création artistique fabuleuse (il y a quasiment une idée dans chaque plan),  Gondry nous emporte dans un tourbillon onirique. Reprenant certaines citations et jeux de mots du texte original, le cinéaste en restitue la poésie. Par contre, en choisissant de donner plus de consistance à Colin (Romain Duris) et un peu moins à Chick (Gad Elmaleh), la dimension politique du roman se perd un peu. Toute la critique du pouvoir de l’agent, de l’aliénation du travail ou même des terribles conséquences de l’addiction ne sont que survolés.

L’émotion est palpable mais elle s’égare dans l’euphorie visuelle du cinéaste. Inventeur de génie, Gondry est clairement moins à l’aise dans la dernière partie sombre et cruelle que dans le feu d’artifice du début. Il n’est reste pas moins que l’Ecume des jours est l’OFNI (Objet filmique non identifié) de l’année et qu’il faut courir en salles pour faire partie du voyage.

Marianne

Dès que Michel Gondry a lu l’Ecume des jours dans son adolescence, il a eu l’idée du passage progressif des couleurs éclatantes du début, lorsque tous les espoirs sont en germination, jusqu’au noir et blanc de la fin amère qui se noie dans le désespoir. Subtilement, le ton de l’univers poétique du film est donné.

Pour l’adaptation strictement parlant, Michel Gondry a choisi de se recentrer sur le couple de Colin et Chloé, en mettant plus de côté Chick, même si ce dernier reste très présent, colonisé un peu plus chaque jour par son délire « Jean-Sol Partrien ». Du coup, Michel Gondry a donné à Colin plus de personnalité qu’il n’en avait dans le roman. Certains éléments comme les fusils que Boris Vian avait créés sans les exploiter véritablement apparaissent à plusieurs reprises dans d’autres scènes.

Devant les membres du Club 300 d’Allô Ciné, après la projection du film, Michel Gondry a affirmé qu’il voulait rendre hommage aux travailleurs, et le travail est parfaitement rendu dans toute son aliénation, son absurdité et parfois sa dangerosité. Par exemple avec la cruelle culture des fusils dans les serres. Cette critique culmine lorsque Colin est obligé de travailler sur la chaîne des machines à écrire sa propre histoire, mis ainsi dans l’impossibilité d’échapper à sa destinée. Le réalisateur tenait à ce que Colin soit soutenu par ses collègues lorsqu’il échoue à suivre un rythme délirant et est licencié. A apprécier également une critique acerbe de l’Eglise qui ne vendra qu’un enterrement sordide à Chloé et n’offrira aucun réconfort à Colin.

Une fin magnifique, plus sobre, digne de la tradition gothique anglaise, achève cette belle adaptation, Ovni d’inventivité dans l’ennuyeuse production française (hormis, effectivement, l’univers de Jean-Pierre Jeunet).

Seules légères critiques : d’une part, on ne comprend pas toujours les mots. Il faut avoir le livre en tête pour les savourer. Une astuce visuelle pour les néophytes aurait été bienvenue.

D’autre part, les moindres détails sont extrêmement travaillés. Presque trop. Les amateurs fous du monde de Vian ne partageront sans doute pas cet avis mais Michel  Gondry est un peu dans la surenchère de créativité. L’univers est saturé. Même s’il est toutefois souvent drôle comme tout ce qui concerne les repas : les plats vivants, le cuisinier délirant (Alain Chabat), la capture de l’anguille, les « petits fours ». Ils serviront de contraste à la fin de l’histoire avec les affreuses sardines passées à l’acide en guise de dernier triste repas. Quant à l’intérieur du torse de Chloé, réalisé en tissu animé, il a toute la beauté des oeuvres de la plasticienne Annette Messager. La sonnette, elle, est agaçante juste ce qu’il faut.

Et la fameuse souris ? On veut juste l’adopter illico presto…

Laurence

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