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Critique : The Place Beyond the Pines, de Derek Cianfrance

Après le mélancolique mais néanmoins sublime Blue Valentine, Derek Cianfrance revient avec un long métrage qui laisse des traces. Dès les premières images, le spectateur est plongé dans l’ambiance irréelle des petites villes de banlieue américaine. Un motard (Ryan Gosling, toujours aussi à l’aise dans le rôle de l’anti-héros moderne) ouvre la bal dans un plan séquence qui le conduit dans une arène cylindrique. Une fois l’agitation redescendue, le film peut vraiment commencer. Ce vagabond à moto, sans but, va découvrir qu’il a un fils. En quelques secondes son destin, et celui de l’ensemble des autres personnages, va basculer.

Le reste du casting est au diapason, sans fausse note. Après Happiness TherapyBradley Cooper continue de prendre des risques avec un rôle puissant mais difficile. Dane DeHann (Chronicle, Des Hommes sans loi, bientôt dans Kill Your Darlings) confirme lui son statut de jeune premier tourmenté. Enfin Eva Mendes, méconnaissable, relève le défi du drame avec grâce.

Derek Cianfrance aime le mélange des genres et les narrations élaborées. Après avoir joué avec les courbes du temps dans Blue Valentine,  il nous propose cette fois plusieurs films en un seul. Dans The Place Behind the Pines, le drame social côtoie le polar contemporain et la chronique adolescente. Bien qu’un peu surpris au départ, le spectateur se laisse doucement convaincre par ces changements de rythme. A l’aide d’une lumière « rétro »,  délavée, le cinéaste insuffle aussi une dose de mystère. Par moments, les fameux pins du titre semblent investis d’une force presque surnaturelle.

Peu à peu, le fil conducteur qu’il met en place nous apparaît clairement : la transmission et ses conséquences intergénérationnelles. Dans cette histoire, la figure paternelle est au centre de toutes choses.  Les femmes, réduites aux rôles de simples spectatrices, assistent impuissantes au cours des évènements. Bref, The Place behind the Pines s’inscrit dans la grande lignée de ces longs métrages américains, symbole d’une époque qui nous échappe déjà.

Marianne

Note d’intention psychanalytique à usage des cinéphiles

« Les pères ont mangé des raisins verts et les fils en ont eu les dents agacées. » Jacques Lacan aimait citer cette parabole pour illustrer la transmission d’inconscient à inconscient. Ce qui s’est noué pour les pères dans le passé rattrapera inéluctablement leurs enfants dans le présent. Le film en est la parfaite illustration et si le sujet n’est pas nouveau, il est ici revu à l’aveuglante lumière de la comète Luke Glanton (Ryan Gosling, Only God Forgives, Gangster Squad) qui transperce le film.

Sans doute ce héros minable de l’Amérique déshéritée aime-t-il les feux du spectacle, mais on ne saura quasi rien de lui si ce n’est qu’il est foudroyé lorsqu’il découvre qu’il est père. Et tout se jouera quand il fera promettre à la mère : «  Ne lui parle pas de moi ». Elle tiendra promesse mais tout secret digne de ce nom persiste à resurgir et les traces d’une comète ne sont pas de ces vestiges qui restent enfouis. Pourtant le spectateur ne découvrira presque rien des liens de Luke à son père. En revanche, le peu qu’il parvient à transmettre à son fils Jason (Dane Dehane) sera déterminant.

Car le destin de Jason sera, au final, plus assumé sinon plus libre que celui d’A. J. (Emory Cohen), ce fils que son père, guidé par la Loi et les remords, n’ose plus regarder dans les yeux… sauf des années plus tard et seulement pour lui donner des ordres. A. J. restera dans l’ombre de son père (Bradley Cooper) comme celui-ci s’était déjà plié aux désirs de son propre père, quand Jason partira sur la moto de Luke avec la route sans fin en héritage.

Laurence