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Critique : Mama, d’Andrés Muschietti

Once upon a time… Le « Il était une fois anglo-saxon » donne le la du film. Tous les éléments du conte d’antan sont présents : le père indigne qui conduit ses enfants dans la forêt enneigée afin de les perdre et qu’elles meurent parce qu’il est incapable désormais de subvenir à leurs besoins… Une cabane isolée au fin fond des bois où habite une sorcière folle qui offre de la nourriture aux fillettes… Les contes ne sont pas loin, en tout cas les contes saturés de mort et de sexualité tels qu’ils étaient à l’origine avant que les frères Grimm ne les aseptisent pour les rendre acceptables par la bourgeoisie allemande de leur temps.

Malheureusement, n’en déplaise à son prestigieux producteur Guillermo del Toro, la magie de Mama ne dure pas très longtemps. Une fois posés les éléments de départ, certes très originaux, le film est sur sa lancée et ne surprend plus tellement. Il vaut cependant d’être vu pour ses acteurs : les fillettes, puisque Megan Charpentier (Victoria) et Isabelle Nelisse (Lilly) interprètent à la perfection des enfants sauvages élevées au creux de la forêt par une mère fantôme délirante, Nikolaj Coster-Waldau (l’oncle Lukas), qui jouait dans Oblivion mais  qui est surtout connu pour son rôle de Jamie Lanister dans la série Game of Thrones,  et la décidément formidable Jessica Chastain ( Des hommes sans loi, Zero Dark Thirty) qui incarne le personnage d’Annabelle, rockeuse désenchantée sans l’ombre d’une fibre maternelle mais amoureuse. Sans oublier le fantôme à la silhouette de ju-on japonisant, perdu et délirant.

Le traitement des rêves, surtout celui d’Annabelle qui prend des allures surréalistes dignes de Luis Bunuel, est épatant comme toute l’esthétique du film mais cela ne suffit pas à combler la facilité à laquelle se laisse aller le scénario. Et à l’instar des contes des frères Grimm, la sexualité disparaît comme par enchantement. Par contrecoup, le lien entre Annabelle et Lukas perd totalement en crédibilité.

Et deux éléments exaspèrent dans ce film : l’inévitable thérapeute qui ne cherche que son intérêt personnel au détriment de celui de ses patients  (non, ce n’est pas un spoiler, c’est un poncif) et l’éternelle reconstitution du noyau familial en dernière image. Le public américain en redemande sans doute puisque Mama cartonne au box office US, mais nous, franchement, nous sommes au bord de l’over-dose avec cette rockeuse qui se transforme en farouche mère prête à se battre bec et ongles pour « ses » filles.

Reste en mémoire la scène au cours de laquelle Annabelle souffle sur les mains de Lilly pour la réchauffer et où l’on sent que tout pourrait vaciller du côté de la vie.

Que le scénario soit aussi convenu est d’autant plus agaçant que la solution pour le rendre épatant était à portée de main ! Il suffisait d’accentuer le côté enquête policière à la façon de Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Las ! Tout est dévoilé en deux temps trois mouvements et sans l’ombre d’un problème par une archiviste complaisante. Le format série aurait sans aucun doute mieux convenu à cette histoire qui semble à l’étroit dans ce long métrage.

Pour ceux qui verront Mama (parce que malgré toutes ces critiques, le film vaut le coup), souvenez-vous : en grec ancien (et moderne ?), le pluriel de papillon signifie âme.

Laurence

Critique : Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow

Après nous avoir fait revivre à sa façon bien à elle les événements du 11 septembre 2001, Kathryn Bigelow nous entraîne dans les bas-fonds des salles de torture américaines et dans le sillage de Maya, une jeune femme de la CIA (Jessica Chastain, Mama), lancée dans la traque d’Oussama ben Laden.

Au fil des interrogatoires par les Américains et des attentats par les Islamistes, on perd le sens du bien et du mal. On ne supporte plus ce que les uns et les autres font, on ne tolère plus ce que les uns font aux autres. Ou l’on s’engourdit, et l’on s’habitue. Et l’on veut juste que le prisonnier avoue enfin. Et lorsque Amnar parle, c’est lavé,  devant un repas oriental,  lors d’une conversation normale.  (A noter qu’Ammar est formidablement interprété par le Français Reda Kateb.). L’extrême simplicité de ce repas, en contraste avec les scènes de tortures la précédant, est terrible.

Après ces aveux, l’enquête foisonnante s’enclenche, parfois difficile à comprendre dans tous ses détails  mais que l’on suit tout de même comme un thriller. Maya s’obstine dans sa quête, et c’est le portrait de cette obsession de femme dans un monde d’hommes que Kathryn Bigelow montre avant tout. Tenant tête à tous, suivant des pistes tenues, se battant pour trouver des crédits pour le matériel et les filatures, elle ne renoncera jamais à traquer son ennemi. Et finalement le débusque.

La longue scène d’attaque de la maison/forteresse pakistanaise où Ben Laden, entouré par sa famille, continuait à diriger Ai-Quaïda, est  filmée de main de maître par Kathryn Bigelow. Elle avait déjà traité les conflits moyen-orientaux dans Démineurs, ces soldats shootés à l’adrénaline, et sait conduire le spectateur jusqu’au bord de la catastrophe.  C’est une scène de nuit : les Américains attaquent avec des appareils de vision nocturne et ressemblent plus à des extra-terrestres qu’à des humains. Le choc entre ces deux adversaires,  entre ces deux civilisations est comme le fracas de deux mondes éloignés par des années-lumière qui s’affrontent. Et qui d’un coup se rapprochent lorsque que l’un des soldats tend un tube phosphorescent en signe d’apaisement à une des enfants.

Du côté de la réalisation, Kathryn Bigelow prend le contre-pied de ce qu’elle proposait dans Démineurs. Ici le sensationnalisme est mis de côté. Pas de surenchère. Juste des scènes qui s’enchaînent de manière précise, presque mécanique, dans l’ordre chronologique. Une précision qui ne nous empêche pas, par  moments, d’être perdu dans le temps et l’espace. Mais ne vous y trompez pas, derrière cette fonctionnalité apparente de la mise en scène, l’œil incisif de la cinéaste est toujours présent. Des plans anodins en apparence cachent en réalité des indices précieux sur la suite des évènements. Et lors de la scène du raid, Bigelow reprend pleinement les rênes alternant caméra aérienne et huis clos oppressant.

Maya pleure à la fin, seule dans un immense avion, auquel elle ne sait indiquer une direction, son ennemi abattu, son objectif atteint, sa vie privée de sens. Comme un symbole de l’Amérique post 2 mai 2011 ?

Laurence (et Marianne)